Les religions, bonnes consciences du capitalisme
Argent et religion, un éternel tabou? Pas sûr… Après l’intervention de Gérard Mulliez, qui n’a pas manqué de rappeler ses racines catholiques, deux autres “croyants” ont pris possession de l’auditorium: Laura Berry, représentante d’un lobby chrétien américain et Khalid Oudghiri, consultant marocain auprès d’une banque islamique.
Ils l’ont affirmé sans ambages : les religions ont leur mot à dire dans le débat sur la moralisation financière. Mais s’ils affichent des ambitions communes, leurs pratiques sont quelque peu différentes.
Maître-mot de leur intervention : la foi. Foi dans l’action, dans les capacités à inverser une tendance et à créer le débat. Foi dans les valeurs qu’ils défendent, parmi lesquelles se trouvent l’équité, la justice, la confiance et le respect de la morale religieuse. Foi dans l’humain, donc, mais aussi dans l’argent, “plateforme commune qui permet de relier les hommes et les religions“, comme nous l’a confié Laura Barry.
Khalid Oudghiri a dirigé la banque islamique Al Jazira en Arabie Saoudite pendant deux ans, et occupé des postes importants au sein de la branche marocaine de BNP Paribas. Défenseur de la finance islamique, il veut permettre aux musulmans de profiter des activités financières conformes à la Chariaa (loi islamique) sans risque et sans complexe. Finis les placements sur des marchés dont les activités sont interdites par le Coran (sexe, alcool, jeux…). Exit aussi les taux d’intérêt, “source d’injustice pour les plus pauvres“, comme il l’a déploré dans son discours. Ceux-ci sont remplacés par des montages financiers complexes mais jugés plus équitables.
La finance islamique, c’est donc l’adaptation d’un système à une religion. “Il faut éclairer les consommateurs musulmans. Ils doivent savoir que des structures existent pour qu’ils vivent leur argent en accord avec leur foi et leurs convictions religieuses. Je ne parle même pas de pratiques ni de rites, simplement de valeurs“, a complété M. Oudghiri. Il ne s’agit donc pas tant d’exporter un nouveau modèle, mais de le rendre plus accessible à ceux qui le souhaitent.
Un casse-tête spirituel et économique
La démarche de Laura Berry est légèrement différente. Son organisation, un lobby chrétien américain qui reçoit des fonds de particuliers, d’entreprises et de fondations, milite au sein des acteurs du monde économique pour qu’ils intègrent des valeurs chrétiennes à leur démarche. “Nous avons, par exemple, convaincu Wal Mart, le leader mondial de la grande distribution, de ne plus acheter de vêtements ouzbeks. Le coton produit dans ce pays y est récolté par des enfants“, s’est-elle félicité à la tribune.

Elle compte parmi ses contacts des géants de la finance comme des entreprises cotées en bourse (Total, Wal Mart, General Motors…). Nous lui demandons si son travail ne rentre pas en concurrence avec celui de M. Oudghiri … L’idée l’amuse: “Bien au contraire! Un de nos contributeurs est la plus grosse fondation musulmane du pays“, assure-t-elle.
Mais derrière cet enthousiasme partagé, les idéaux religieux ont parfois du mal à rivaliser avec la réalité. Investir dans une entreprise qui pollue, et menace donc l’humanité, est-ce compatible avec sa foi? Interrogée sur le sujet par le médiateur Robert Rubinstein, Laura Berry s’y perd un peu. “Notre objectif, c’est de déployer tous les moyens disponibles pour faire entendre notre voix et provoquer le changement. Nous militons pour une régulation mondiale en matière d’environnement“. Une bonne foi qui peine malheureusement à se concrétiser en actes.
Même unis dans ce combat, l’islam et la chrétienté sont pris dans une même contradiction : appliquer à des schémas mathématiques, rationnels et chiffrés, des valeurs qui ne peuvent être enserrées dans un système. Les actifs toxiques qui ont précipité la crise l’an dernier sont aujourd’hui condamnés par la finance islamique. Mais la notion de “risque” dépasse largement celle du risque économique. Faut-il pourtant que le risque éthique soit une nouvelle donnée à intégrer au système capitaliste ?
Ariane Nicolas
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