L’argent est-il fou… ou est-ce nous qui le sommes ?

cerveau-argentToute la planète est en train d’expérimenter dans une grave crise économique les conséquences des dérives du système financier que nous avons construit. L’objectif, ici, n’est pas d’identifier les excès du système tel qu’il est actuellement ; de très nombreux textes ont été rédigés sur la question. Bien qu’un peu iconoclaste, peut-être est-il nécessaire d’évoquer les liens étroits entre cette situation que nous vivons collectivement et certains traits « psychologiques » que (…) nous partageons également collectivement.

Rappelons-nous que l’argent a été « inventé » pour résoudre les problèmes posés par le troc, principalement les limites que celui-ci posait en termes d’espace-temps. Le système financier a petit à petit été construit pour répondre à des besoins d’abord basiques (par exemple, il fallait des prêteurs pour les besoins financiers des uns et des autres) puis de plus en plus complexes. Rien à redire… Pour assurer leur expansion, les grandes entreprises se sont « offertes » en bourse aux gens ou aux institutions qui pouvaient leur apporter des capitaux. Pourquoi pas ? On a été très loin dans la sophistication : lorsqu’une entreprise savait qu’elle allait devoir acheter une matière première (pétrole, blé, cuivre…) dans quelques mois, elle pouvait, par exemple, se prémunir contre une éventuelle augmentation du prix de cette denrée : elle payait une sorte d’assurance qui lui garantissait de pouvoir acheter cette denrée à un cours délimité. Même chose avec les devises…
Mais petit à petit, des « outils financiers » ont été inventés permettant de « jouer sur et avec l’argent ». Pour donner deux exemples parmi les plus simples, il était devenu possible de « miser » sur cette augmentation ou cette baisse de prix de matière première sans avoir aucunement l’intention d’acheter la denrée en question… et même sans avoir l’argent misé dans le jeu ! Il était devenu possible d’acheter à bas prix la simple possibilité de se procurer des actions dans le futur à un cours spécifié sans avoir aucunement l’intention de les garder…
Et très vite les profits générés par ce type de jeux devinrent beaucoup plus importants (et faciles) que ceux générés par l’activité industrielle normale et même que ceux générés par l’achat d’actions en bourse. Et donc ce type d’activité « virtuelle », sans connexion avec l’économie réelle, attira de plus en plus de « joueurs » (également appelés spéculateurs) : ce ne furent plus seulement quelques grands « requins de la finance » qui s’y adonnèrent mais de plus en plus de petits détenteurs de capitaux, des gens que nous pouvons croiser tous les jours. Tout cela a créé ce que l’on appelle les bulles spéculatives. Ces bulles ont commencé à grossir, grossir… et (…)comme toute bulle, (…) elles finissent tôt ou tard par éclater. Elles l’ont fait de très nombreuses fois (la première répertoriée fut sans doute celle qui éclata aux Pays-Bas en 1637 suite à une spéculation sur… les tulipes). Et elles éclatent de plus en plus souvent (…) avec des conséquences qui touchent de plus en plus de gens. A cause de la sophistication croissante des outils financiers et de leur montée en puissance, les « dégâts collatéraux » sont de plus en plus importants : on le voit avec les Etats qui doivent maintenant « sauver » des banques avec notre argent à tous ; on le voit avec la crise économique bien réelle créée par l’effondrement d’un château de carte virtuel de la finance.

Dépeintes comme cela, ces situations amènent logiquement chez le bon citoyen un sentiment de rejet : « Ces gens sont fous et ils nous entraînent contre notre gré dans des spirales infernales au bénéfice de leur seul profit !!! ».

Notre propos est différent. Il consiste à dire que ces gens qui ont inventé les outils financiers et ces gens qui les utilisent, ils sont comme nous tous et ils font ce que nous faisons tous, ou presque tous : tirer parti d’une position d’expertise et d’une position de pouvoir.
Regardons l’être humain : autant il/elle est animé(e) de pulsions admirables, celles qui lui font chercher un sens à sa vie et à ses actions, celles qui lui font prendre soin de son alter ego, celles qui lui font essayer de construire une société qui soit meilleure encore et toujours… autant il/elle est animé(e) d’un autre type de pulsions, que nous qualifierons de… moins admirables. Celles qui lui font regarder sa propre satisfaction, se servir avant les autres, en vouloir toujours plus en négligeant le fait que le gâteau à partager entre tous n’est pas illimité, etc. Nous pouvons aisément constater que la toute grande majorité des êtres humains manifestent souvent un comportement d’avidité : nous voulons accaparer des biens matériels et nous en voulons toujours plus ! Les psychologues expliquent cela fort bien et pointent combien ce genre d’attitude est enraciné profondément dans nos expériences originelles. Et ils nomment… la peur du manque.
Evidemment, très peu d’entre nous en sont conscients et encore moins veulent bien le reconnaître… Or cette peur est d’autant plus active qu’elle n’est pas reconnue.
Et donc, si le système capitaliste et ses outils (certains utiles et d’autres pernicieux) ont été créés, c’est qu’ils étaient tout à fait en ligne avec le psychisme humain de base. Ce n’est pas pour rien que le petit épargnant a, lui aussi, été aspiré par la fringale du « gagner toujours plus ». Ce n’est pas pour rien si le consommateur que nous sommes tous essaie d’acheter toujours plus pour toujours moins cher, créant ainsi, sans le savoir, des pressions de plus en plus massives sur toute la chaîne de production, chez nous ou dans les pays à bas salaire…
Nous avons tous une part de responsabilité, par nos comportements quotidiens d’épargnant ou de consommateur. Il est important de pouvoir le reconnaître car c’est justement cette prise de responsabilité qui nous donne une clé importante pour faire avancer le problème.
Nous pouvons évidemment (et l’auteur l’a fait durant des années) nous investir « comme militant » pour « changer les choses et le monde ». Nous pouvons aussi, et c’est sans doute une étape préalable autant que majeure, nous observer face à l’argent. Sommes-nous vraiment à l’aise vis-à-vis de lui ? Tout comme la sexualité, l’argent est imprégné de tabous, de peurs, de jugements… Nous sentons-nous libre de tout cela ? Par exemple, libre de peur par rapport à l’éventualité de manquer d’argent… Libre de culpabilité par rapport à comment nous utilisons notre argent, ou comment d’autres le font… Il y a sans doute là un champ d’investigation important pour la plupart d’entre nous !
Pourquoi cette répétition des mêmes événements décrits au cours de cet article ? L’être humain ne tire-t-il pas la leçon de ses errements ? Il semble bien que la nature humaine évolue moins vite que la technique financière et les cadres législatifs. Depuis que « la crise » financière et économique a été déclarée, on entend des voix multiples, à différents niveaux de pouvoir, prôner des solutions en termes de régulation, de contrôle, d’éthique, etc. Peut-être que la solution se trouve d’abord dans une « éducation à l’argent » de chaque citoyen… Et peut-être encore davantage sur un plan psychologique que technique.

Si le capitalisme/libéralisme a été le meilleur système à un moment donné en fonction du cœur de l’homme, quel devra être le cœur de l’homme pour aller vers autre chose ?

Vincent COMMENNE
Ancien cadre d’une banque éthique en Belgique, actuellement coordinateur d’un réseau travaillant sur la responsabilité sociétale des acteurs économiques

Comments (1)

 

  1. Vous diluez la responsabilité des dérives financières en rappelant que nous sommes tous responsables.

    J’imagine que vous reconnaissez que certains sont plus responsables que d’autres … en particulier la classe politique qui se doit de mettre en place des hommes et des femmes à qui nous confions des mandats exécutifs.

    Ces mandats exécutifs doivent servir à anticiper les dérives possibles et mettre des gardes fous.

    Nous sommes arrivés à un point où les gardes fous ne sont plus efficients, parce que mis en place par une forme de démocratie entravée qui de ce fait doit être repnesée.

    C’est pourquoi, clarifier les bonnes pratiques de l’économie doit s’accompagner d’une mobilisation du des électeurs (de bonne volonté) dans le débat politique afin de permettre à de nouveaux talents d’émerger.

    Geneviève Bouché
    Membre fondateur du Grid (Groupement de réflexion et d’innovation démocrate – http://www.legrid.fr)

Leave a Reply