ISR : véhicule d’action et de changement pour le développement durable ?
Les racines historiques du mouvement de l’Investissement Socialement Responsable - ISR- (qui remontent au 18°siècle suivant certains auteurs) montrent bien que les acteurs d’origine étaient des acteurs engagés et avec un réel désir de mettre en lumière certains problèmes sociaux, environnementaux et économiques et de stimuler (ou même forcer) le changement au sein des entreprises.
L’ISR peut être considéré comme un mouvement ‘original’ car il incite à repenser le rôle de l’investissement comme levier de changement, introduire des principes moraux dans l’investissement, et inclure de nouveaux acteurs dans le milieu de l’investissement.
Bien qu’aujourd’hui ce mouvement se soit transformé et ait évolué—il s’est institutionnalisé et est devenu un vrai projet commercial— la volonté de rendre les entreprises plus responsables reste valable (que ce soit d’une manière directe ou indirecte). Même si les motivations des investisseurs et institutions financières diffèrent - purement financières ou fondées sur des principes moraux -, l’objectif affiché est double : développer des relations entreprises/société plus responsables et exercer un certain pouvoir sur les entreprises sans en appeler directement au gouvernement.
Pour autant, on peut se poser la question de savoir si l’ISR a la capacité de jouer un rôle de levier pour le développement durable et de stimulant pour rendre les entreprises plus responsables ?
Pour répondre à cette question, trois défis me semblent devoir être relevés.
1 - Redéfinir la notion de succès
Normalement, ce sont les critères financiers qui représentent la mesure d’évaluation la plus déterminante de la réussite et du succès d’une entreprise (croissance du chiffre d’affaires, capacité de génération de liquidités, etc).
Or le développement durable nécessite une redéfinition de cette notion de succès. Il faut prendre en compte les impacts durables et positifs pour l’entreprise, la société et l’environnement. Il faut donc :
- intégrer des facteurs extra-financiers, par exemple prendre en compte l’engagement des salariés, inclure la capacité de l’entreprise à innover pour le développement durable … Ce qui sous-entend d’identifier et de définir des matrices permettant de mesurer les dimensions extra-financières qui soient utilisables, fiables et pertinentes pour les entreprises et les investisseurs.
- changer son focus du court terme au long terme, ce qui nous amène à aborder le 2ème défi qui s’impose à l’ISR :
2 – « Forward looking »
Trop souvent les entreprises sont évaluées sur les problèmes sociaux et environnementaux d’aujourd’hui et non de demain : est ce que l’entreprise est prête à faire face aux challenges des 20 prochaines années (changements climatiques, problèmes démographiques, population vieillissante, pauvreté, diminution des ressources, terrorisme, globalisation, etc) ? Comment y répond-elle ou s’y prépare-t-elle ?
Trop souvent l’ISR analyse les performances passées. Les rapports de développement durable comme les grilles d’évaluation se concentrent essentiellement sur les activités et résultats passés de l’entreprise.
Trop souvent encore la RSE est définie et comprise en termes de gestion du risque, évitement de scandales plutôt que création de valeur. La RSE reste une manière de protéger la valeur présente (ou passée) de l’entreprise (asset protection) plutôt que comme élément stratégique et créateur de valeur future :
- la RSE n’est pas encore intégrée comme une variable/dimension stratégique au sein même des entreprises.
- Les grilles d’évaluation utilisées par la communauté de l’ISR n’ont pas encore intégré la notion de création de valeur (focus aussi sur gestion du risque)
- Le développement durable comme facteur d’innovation est rarement pris en compte dans les grilles d’évaluation des entreprises : capacité de l’entreprise à trouver de nouveaux business models, à apporter certaines innovations, organisationnelles, institutionnelles ou structurelles, qui peuvent contribuer à un développement plus durable.
3 - ISR global ou local ? Différences culturelles
Le mouvement de l’ISR a évolué d’une curiosité, niche de marché, à un mouvement mondial. Cependant, on ne peut parler d’un seul et unique mouvement ISR mais plutôt de plusieurs mouvements. Les pratiques, définitions, langages, motivations, stratégies, acteurs sont en effet très différents d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre et parfois même d’une région à une autre.
Les pratiques RSE des entreprises et la manière dont elles approchent leurs parties prenantes et perçoivent leurs consommateurs diffèrent également. Ces pratiques dépendent fortement des institutions nationales voir même locales. Même si le concept est global, il y a une ‘traduction’ locale pour adapter la pratique au contexte.
En conclusion, l’ISR a contribué au processus de changement de certaines conventions dans l’univers de l’investissement ; mais il ne pourra devenir un vrai véhicule d’action et de changement pour le développement durable que s’il relève trois défis majeurs : la redéfinition de la notion de succès, le « forward looking » et l’intégration des différences culturelles.
Céline Louche, Assistant Professor in Corporate Social Responsibility, Vlerick Leuven Gent Management School. . .
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