Gérard Mulliez : pirouettes, clins d’oeil et langue de bois…

Gérard Mulliez interrogé par Philippe Vasseur.
Retour sur une rencontre. “La figure emblématique de la famille la plus riche de France” va sortir de l’ombre sous vos yeux, pour un témoignage exceptionnel. Une affiche alléchante, montée en épingle par Philippe Vasseur, maître de cérémonie du congrès. “PV” pour les intimes, et, pas de doute là dessus, Gérard Mulliez en est. Sinon, il ne serait pas venu.
La conférence, sous forme d’une sympathique interview, s’ouvre sur l’adage solidement ancré dans le Mulliez way of life : “Le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit”. Et si l’homme à la discrétion légendaire a décidé de faire son show, il entend bien ne pas y déroger.
Gentleman en tacot
Première piqûre de rappel : famille la plus riche de France certes, selon le magazine Challenges, mais une fortune professionnelle, l’héritier de la dynastie centenaire tient à le souligner. Car dans le microcosme Mulliez, un sou est un sou. Il se mérite et ne se gaspille pas. D’ailleurs, si Gérard Mulliez est fier d’appartenir à cette famille, ce n’est “pas pour son fric mais pour la création d’emplois”.
Philippe Vasseur profite de cette précision pleine de franc-parler pour rebondir sur une provocation complice : “Il paraît que vous êtes radin…” On apprend alors que l’octogénaire gentleman roule encore dans un tacot de 2001, et reçoit les ministres au Flunch (enseigne de l’empire familial, cela va sans dire). “Je ne suis pas radin, je suis économe”. La réplique est sans appel. Le sourire du public s’élargit franchement, et le charme opère. On peut rentrer dans le vif du sujet, à savoir “Comment promouvoir le bon usage de l’argent au service du progrès économique et social ?”
Gaspiller c’est pécher
Les formules efficaces et l’art de la rhétorique humoristique se mettent en branle sous l’œil bienveillant de Philippe Vasseur: gaspiller “c’est un péché”, spéculer “c’est dégueulasse”, être rémunéré doit se mériter. Gérard Mulliez déroule un discours implacable bien qu’il sonne souvent creux, agrémenté de références bibliques -”Depuis Jésus Christ, on sait que les commerçants sont des voleurs chassés du temple”- et d’anecdotes émouvantes -quand il était petit, avec ses frères, ils gagnaient leur argent de poche en cultivant leurs petits jardins respectifs. Une recette infaillible qui finit par noyer les rares précisions utiles sur la manière dont son groupe a su “limiter” les hauts salaires ou faire entrer son personnel dans le capital.
Des pirouettes parfois douteuses
Le patron modèle joue la carte de la rigidité pince sans rire avec succès… et esquive les questions poil à gratter à grands renforts de pirouettes, parfois douteuses. Les grèves et les mouvements sociaux ? Le mécontentement des agriculteurs face à la grande distribution ?
“J’ai une grande reconnaissance pour les syndicalistes, quelle que soit la couleur de leur centrale, qui nous ont aidé par leurs discussions, par leur exigence, à progresser de manière puissante.”
Même si le blocage est “un échec cuisant”. Selon lui, le “mal bien français”, c’est de rejeter la faute sur des bouc-émissaires de tout poil : patrons ou ministres, syndicalistes ou industriels, “ça évite de se prendre en main”. Les rumeurs sur son installation en Belgique ? “Je préfère vivre en France à cinq minutes de mon lieu de travail.” Et puis, ça aurait déplu à sa femme et “c’est difficile de changer de femme à mon âge”.
Quand Auchan rachètera Wal-Mart
Au passage, il glisse une plainte sur la hausse des impôts, “même si les mesures fiscales sont en train d’évoluer plus intelligemment”, écorche un brin les banquiers voleurs et autres journalistes affabulateurs. La pérennité de l’empire ? Le modèle s’exporte et fructifie outre Atlantique :
“Il y a même un journal américain qui a paraît-il dit que notre système était supérieur au système de Wal-Mart, et que donc, un jour, la famille Mulliez allait racheter Wal-Mart. Dieu l’en préserve.”
Eclats de rire entendus dans le public. Aux yeux du patriarche, les deux groupes n’ont pas les mêmes valeurs. Enivré par tant d’empathie, l’icône du capitalisme familial lâche la bête de scène qui sommeille en lui, se lève, s’avance et se met à scander “ça va du-rer, ça va du-rer !“ Un grand spectacle à la sauce Royal qui lui aura valu, selon L’Express, pas moins de neuf séances de quatre heures de préparation en amont… proposées par Philippe Vasseur.
Flora Beillouin (photo Marianne Rigaux)
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